Avez-vous manqué d’eau cet été à Leh ?

 

Si vous êtes un voyageur, vous aurez certainement eu votre ration de 75 litres quotidiens, qui est la moyenne de consommation des étrangers au Ladakh*… Par contre, si vous résidez sur place, vous aurez certainement eu beaucoup de mal à remplir vos « tankers » et aurez dû vous restreindre en deçà de votre consommation moyenne de 20 litres* par jours…

Nul n’est égal devant les ressources. Il y a les « occidentaux » dont on a coutume de dire qu’ils consomment 80% des ressources de la Terre et il y a les autres… Certes, il y a la distance avec les pays émergents qui nous rend aveugles à ces inégalités : de fait, nous sommes loin et ce que l’on ne mange pas ici ne va pas dans une assiette là bas, malheureusement… Mais qu’en est-il justement quand on se trouve « là bas » ? Se rend-t-on assez compte de ce comportement que l’on peut appeler le « complexe du pauvre » ? De ce code d’honneur que les populations mettent en action pour nous offrir tout ce que tacitement (ou non) nous demandons ? Choisir un hôtel avec eau courante, eau chaude à toute heure, WC est une affirmation de nos désirs.

Au début de cet été 2018, dans certains quartiers résidentiels de Leh, tels que Skalzangling où, comme presque partout ailleurs, les habitants ont accès à l’eau potable grâce à des camions qui viennent remplir des tankers, le murmure de la colère est monté : comme en période de disette, les habitants ont fait la queue des heures pour remplir leurs jerricans.
A l’hôtel, avez-vous attendu des heures pour remplir votre chasse d’eau ?

Comment en est-on arrivé là ?

On le savait depuis longtemps : un jour, il faudrait en arriver au point de rupture pour prendre véritablement conscience que l’on flirtait avec l’inacceptable… Tout a commencé autour de 2005, quand l’un des premiers entrepreneur de ce business en or a commencé à rendre « service » à la population… Sa machine de « guerre », sa baguette de sorcier, c’était un camion de forage ! Quand on a commencé à se rendre compte qu’il pouvait creuser des puits dans presque tous les terrains privés, on l’a appelé pour verdir le désert, pour apporter l’eau courante à la maison ! Quelle aubaine ! C’est vrai que c’était un peu cher, un forage, alors ce sont les plus riches et les hôtels qui ont creusé le plus : loi de l’offre et de la demande oblige, en business, on n’est pas philanthrope ! Cependant, au Ladakh, on est proche de la nature et on n’est pas stupide. Cette eau là, tout le monde savait qu’elle provenait des réserves souterraines, sans doute accumulées pendant des siècles si ce n’est plus ! Le comble, c’est que la cartographie et le type de ces nappes n’avait jamais été fait. Aucune loi pour les protéger, rien ! Alors on s’en est donné à cœur joie ! Creusant ici et là, jouissant naturellement et égoïstement d’un plaisir pourtant précieux et universel : l’accès à l’eau !
Depuis, la poule aux œufs d’or n’a cessé de pondre : tout le monde a creusé : il y avait de l’eau partout ! Tout le monde (enfin, les hôtels et leurs clients surtout) ont puisé sans compter, une eau pourtant rare.

Malgré les forages réguliers et incessants de puits, la grande majorité de la population a continué de faire remplir leur tanker de 1000 litres par ces fameux camions-citernes bleus qui sillonnent la ville le matin. Quelques pompes (grises) ont aussi été installées par le gouvernement au cœur de chaque village ou quartier. Une organisation qui favorise l’auto-restriction de consommation car lorsqu’on doit transporter son eau dans des seaux ou des jerricans, on est forcement plus économe que lorsqu’elle arrive au robinet ! (et quand bien même l’eau du tanker peut parfois être reliée au robinet, on sait que l’on doit tenir jusqu’à la prochaine livraison…).

2018 : réalité d’une pénurie annoncée

Cet été, on est arrivé au point de rupture : plus assez d’eau pour remplir les camions ! L’hiver a été mauvais : peu de neige, peu de remplissage des nappes. Les glaciers fondent à une vitesse incroyable et n’approvisionnent déjà plus plusieurs sources. A cette raréfaction des ressources, s’associe une augmentation exponentielle de la demande ! La pression est énorme, notamment pour les chasses d’eau ! Car pour les locaux de la classe moyenne émergente, le top de la modernisation est, au même titre que le frigo pour conserver les boissons au frais, d’avoir des WC ! (tous deux aussi inutiles, pollueurs et gaspilleurs de ressources dans les conditions d’utilisation qui sont les leurs).

Malgré ces « petits » excès (grandissants) de la population locale, les études* ont montré qu’elle n’utilise en moyenne que 21 litres d’eau par jour et par personne contre 75 litres pour un touriste ! Quand on sait que le nombre de visiteurs a dépassé le cap des 250.000 par an, il y a de quoi avoir peur !

Après plus de 15 ans de forages anarchiques, Il n’y a toujours aucune régulation sur l’utilisation des eaux souterraines, tout au plus un permis à demander désormais avant de creuser : une formalité ! Il n’y a actuellement au Ladakh ni politique d’incitation à un usage modéré ou régulé de l’eau, ni de lois punitives pour condamner ceux qui usent abusivement de ces ressources communes pour leur profit personnel et immédiat.
Dans une région où la pression touristique et financière est énorme, on ne peut pas compter sur l’autorégulation. Les autorités publiques auraient dû prendre en main les choses depuis bien longtemps…

Un élixir devenu poison !

Mais il n’y a malheureusement pas que le problème de l’approvisionnement en eau qui pose problème : désormais, l’eau  n’est même plus potable ! A qui la faute ? Encore une fois, on a voulu imiter les installations modernes de l’occident sans en avoir le fonctionnement : on a installé des sanitaires partout, sans système de récupération des eaux usées ! Au début, cela prêtait à rire : les siphons n’étaient même pas raccordés aux lavabos ! Devant les railleries des étrangers, ils ont « descendu » un peu le problème mais au final, l’eau s’écoule toujours où elle peut. Eaux de lavabos, eaux de douches, passent encore mais pour l’eau des toilettes ? Il fallait trouver mieux !
Les ladakhis ont entendu parler de « fosses septiques ». Parfait ! Mais qui sait comment ça fonctionne, une fosse septique ? En 2008, j’avais réalisé une étude personnelle en allant voir tous les hôtels et guesthouses de Leh (ou presque) : plus de 200 établissements ! Ils m’avaient alors presque tous affirmé qu’ils possédaient une fosse septique pour collecter les déjections des toilettes. Poussant un peu l’investigation, je demandais comment elles fonctionnaient ? La réponse, à 90%, était surprenante : «ça sèche tout seul ! » . Sceptique (c’est le cas de le dire), je ne pouvais pas faire beaucoup plus que de noter la présence de ladite fosse (le but était de promouvoir les hôtels et guesthouses les plus responsables en terme d’environnement). Mais aujourd’hui, je comprends, en lisant une étude locale sur la même question, qu’il y a eu réellement confusion, pendant des années, entre fosses septiques et puits de stockage ! Les conséquences sont terribles : ces puits, perméables, ont contaminés les sources souterraines.

Et maintenant ?

La population s’est débrouillée seule avec ses rêves de modernité, singeant des infrastructures qu’elle n’avait pas. Un développement « facile » et doré auquel nous avons contribué, que nous avons incité en n’étant pas assez nombreux à prendre au sérieux les conseils de modération, de refus de ces installations bancales : nous avons cédé à la facilité.

Les conséquences sont terribles.
Des analyses chimiques de différentes sources souterraines  à Leh ont été faites. On y trouve des nitrates, des chlorures , des bactéries telles que Escherichia coli. Les ladakhis n’avaient pas pour habitude de faire bouillir leur eau de boisson. Ce n’était pas nécessaire. Aujourd’hui, le problème touche aussi la santé publique ! Il faut agir vite, à très court terme !

C’est le rôle des politiques à présent qui doivent prendre leurs responsabilités. Les ONG ont alerté, mesuré. Il est temps maintenant de réguler et d’investir pour la gestion de l’eau dans toute sa chaine de consommation. Il faut éduquer TOUS les usagers ! Les ladakhis ont toujours été capables de comprendre et d’agir vite. Il faut aussi que nous, étrangers, nous les aidions, par nos choix, à faire les leurs.

* selon des études locales publiées dans Stawa magazine 5/7